Dans l'article précédent, je soutenais que la régularité d'écriture n'est pas une discipline mais un dispositif d'habitation : ce qui empêche l'œuvre de devenir étrangère à celui qui l'écrit. L'article se terminait sur une particularité de cette pratique : le progrès d'un texte ne se lit pas à chaud. L'écrivain voit bien son fichier se remplir, les pages s'accumuler, le compteur monter. Mais savoir si ce qu'il vient d'écrire fait avancer le projet — si la structure tient, si le passage trouve sa place, si le rythme prend — exige autre chose : lire, juger, parfois laisser reposer plusieurs jours. À l'échelle de la séance, l'œuvre elle-même ne renvoie aucun signal.
C'est précisément dans ce silence de l'œuvre que la mesure s'installe.
Routine et trace
Encore faut-il s'entendre sur ce dont on parle. Avoir une routine — être à sa table de 9 h à midi, chaque matin — et en garder une trace sont deux choses distinctes. On peut tenir la première sans la seconde. Flannery O'Connor restait trois heures à sa table chaque matin pendant des décennies, sans rien consigner. Joan Didion a tenu son œuvre sans journal d'écriture. Gabriel García Márquez écrivait de 8 h à 13 h, sans notation quantitative. La routine, pour eux, se suffisait à elle-même.
D'autres — et c'est le cas de la majorité des écrivains dont on documente le quotidien — ajoutent à la routine un geste supplémentaire : un chiffre noté, une croix tirée, une ligne dans un journal. Quelque chose qui enregistre le fait d'avoir été là. Trollope tenait un journal chiffré. Hemingway, un carton au mur. Woolf commentait, dans son journal, son rapport à ce qu'elle était en train d'écrire. Jerry Seinfeld, plus tard, en a fait une chaîne de croix sur un calendrier1. C'est ce geste-là — la trace plutôt que la routine dont elle témoigne — qui fait l'objet de cet article.
Pourquoi, quand on tient déjà la routine, éprouver le besoin d'en laisser la preuve ? La réponse, si l'on suit l'article précédent, est que la routine elle-même peut devenir floue à ses propres yeux. L'écrivain n'a pas de feuille de présence, pas de patron, pas de pointeuse. Personne ne vérifie qu'il est là. À l'invisibilité du progrès du manuscrit s'ajoute donc, pour celui qui en doute, l'invisibilité même de sa propre régularité — à moins qu'on ne la consigne.
Ce que la mesure mesure vraiment
Les traces qu'on vient d'évoquer ont quelque chose d'étrange, quand on les regarde de près. Aucune ne renseigne sur la qualité de ce qui a été écrit. Le nombre de mots ne dit pas si la scène tient. La croix sur le calendrier ne dit pas si les 200 mots du jour étaient les bons. Ces traces enregistrent autre chose : qu'on y était. Elles inscrivent la présence à la pratique, pas l'avancée du manuscrit.
Ce déplacement n'est pas qu'une nuance. Il change le rôle qu'on attribue à la mesure. Dans la plupart des activités humaines, mesurer, c'est vérifier un résultat : un coureur relève son temps pour savoir s'il court plus vite, un commercial regarde son chiffre pour savoir s'il vend davantage. En écriture, ce résultat ne se lit pas à chaud. La trace de présence devient, par défaut, le seul signal fiable disponible au quotidien.
Les psychologues Teresa Amabile et Steven Kramer ont analysé 11 637 entrées de journal quotidien chez 238 travailleurs créatifs2. Leur résultat principal est net : de tous les facteurs qui influencent la motivation au cours d'une journée, le plus puissant est la perception de progrès dans un travail qui a du sens. Le progrès est cité dans 76 % des meilleures journées des participants. Pas la reconnaissance, pas la rémunération : la perception de progrès.
Or dans le cas de l'écriture, le progrès réel — celui du manuscrit — ne se lit pas sur un compteur. Quelle est donc la forme de progrès que ces traces rendent visible ? Albert Bandura, dans ses travaux sur l'auto-efficacité3, propose une réponse précise. Quand les résultats sont différés ou ambigus — la définition même du travail créateur — on ne peut pas en tirer le sentiment d'avoir fait son travail. Il faut un substitut. Bandura parle de marqueurs proximaux de maîtrise (proximal mastery markers) : des actes comptables, attribuables à soi, qui servent de preuve concrète qu'on a agi comme quelqu'un qui fait ce travail.
Si l'on prend au sérieux ce que disait l'article précédent, cette preuve n'est pas qu'un artefact psychologique. Elle est indirectement liée à ce qui se joue réellement. La présence, on l'a vu, est ce qui fait vivre le texte dans la tête du praticien. Plus elle est régulière, plus le texte y vit avec force. Plus il y vit avec force, plus il évolue — dans l'esprit, avant d'évoluer sur la page. La trace de présence n'est donc pas seulement un substitut au progrès manquant. Elle est, à sa manière, la trace d'un progrès réel : non celui du manuscrit, mais celui de l'habitation qui se densifie.
Durée et densité
Parmi les traces que les écrivains laissent de leur pratique, deux grandes formes se distinguent.
La plus universelle est la trace temporelle : le créneau. Thomas Mann écrivait de 9 h à midi derrière une porte fermée, Toni Morrison avant l'aube pour gratter du temps sur la maison, Murakami cinq à six heures chaque matin, Graham Greene selon un horaire fixe qu'il ne dépassait jamais. Tous s'imposent une plage, et la plage elle-même fait office de trace : j'y étais, de telle heure à telle heure.
Cette trace-là a une longue histoire. Les moines bénédictins divisaient leur journée en heures fixes — l'horarium — et pratiquaient la lectio divina à des créneaux précis. Les historiens Jean Leclercq et Mary Carruthers y lisent non une simple organisation du temps, mais une psychotechnique contre l'acedia, l'angoisse particulière du moine face à l'incertitude du salut4. Le rituel temporel ne produisait rien de mesurable ; il faisait autre chose. Il coupait le temps ordinaire — entropique, livré au délitement — en segments ritualisés, réactualisés chaque jour par la répétition. Dans le vocabulaire de Mircea Eliade, qui a formalisé cette opposition dans Le Sacré et le profane5, le rite introduit une rupture dans le temps profane : il restaure, par la répétition, une forme de présence qui, autrement, se dissoudrait. La sociologie contemporaine en a repris l'idée. Anthony Giddens, chez qui la routine protège contre l'anxiété existentielle, en est peut-être l'héritier le plus clair6. L'horaire monastique, le créneau de Mann, la séance quotidienne de Murakami : même geste, même fonction — faire tenir la présence contre ce qui, sans elle, s'effriterait.
Certains écrivains s'en tiennent à cette trace temporelle, et elle leur suffit. Trois heures, cinq heures, une journée entière, sans chiffre accolé : si le créneau a été tenu, la présence s'est produite, et cela suffit.
D'autres ajoutent à la trace temporelle une seconde couche : un chiffre de mots. Trollope était le plus méthodique de tous, à raison de 250 mots par quart d'heure, montre en main. Stephen King vise 2 000 mots par jour, Graham Greene notait 300 à 500 mots dans la marge de son manuscrit, et Murakami, là encore, fixe son objectif journalier à dix pages japonaises (environ 1 600 mots), rejoint par Jack London et ses 1 000 mots quotidiens. Le chiffre ne remplace pas le créneau : il s'inscrit dedans. Il ne capte pas une quantité de texte produite pour elle-même, mais une forme de densité de la présence : dans ces trois heures passées à la table, combien de mots sont-ils effectivement sortis ? Un matin à 250 mots et un matin à 50 mots sont deux présences différentes, même si la durée est la même. Le chiffre, pour ceux qui le tiennent, mesure cette différence.
Sous cet angle, trace temporelle et trace chiffrée ne s'opposent pas. La seconde raffine la première. La durée dit qu'on était là. Le chiffre de mots ajoute une information sur l'intensité de la présence qui y a eu lieu. L'une est universelle, l'autre est optionnelle — la durée, à elle seule, est déjà une trace suffisante. La densité est une précision utile pour certains ; elle n'est indispensable à personne.
Robert Boice, dont les expériences étaient évoquées dans le premier article de cette série7, avait validé ce point expérimentalement. Son protocole pour les universitaires bloqués ne fixait pas d'objectif chiffré : il programmait des séances quotidiennes brèves. La contrainte était temporelle. Ses sujets produisaient jusqu'à neuf fois plus que ceux qui attendaient l'envie. La couche première — la durée, sans densité prescrite — suffisait à produire l'effet.
Quand la trace cesse d'en être une
Tout se joue alors dans la relation que le praticien entretient avec le chiffre. Tant qu'il reste une trace — un enregistrement de ce qui a eu lieu — il fait son office. Dès qu'il devient un objectif — un seuil à franchir — son comportement change.
La psychologue Jordan Etkin l'a documenté dans une série de six expériences publiée en 20168. Elle a demandé à des participants de compter leurs pas, leurs pages lues, ou leur temps passé sur une activité agréable. Résultat : les gens qui comptaient faisaient davantage — plus de pas, plus de pages. Mais ils appréciaient moins l'activité. Pire : quand on retirait la mesure, l'attrait ne revenait pas. Le plaisir avait été déplacé vers le chiffre ; la mesure l'avait consommé.
Traduit simplement : mesurer une activité qu'on aime tend à la transformer en quelque chose qui ressemble à du travail. L'attention se déplace de je suis en train d'écrire à est-ce que j'en ai écrit assez ?. Une fois ce déplacement amorcé, il ne se répare pas facilement.
Les économistes connaissent un phénomène voisin. L'anthropologue Marilyn Strathern l'a reformulé en une phrase devenue célèbre : « Quand une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. »9 Dès qu'un chiffre compte pour autre chose que lui-même, il tend à se déformer. Un écrivain qui vise 1 000 mots peut finir par étirer ses phrases. Il écrit pour le compteur, pas pour le texte. Le chiffre renseigne alors moins sur la densité de la présence que sur la capacité à produire sous contrainte quantitative — deux choses distinctes.
Le problème n'est donc pas la mesure elle-même. C'est ce qu'on lui demande d'être.
Descriptif, pas prescriptif
Si ces pièges étaient mécaniques, aucun écrivain ayant chiffré sa production n'aurait tenu. Trollope aurait craqué en dix ans. Il a tenu trente-neuf. King continue. Greene a compté jusqu'à la fin. Il y a donc un comment qui permet au chiffre de cohabiter avec la pratique.
La distinction la plus utile vient d'Edward Deci et Richard Ryan, dans leur méta-analyse de 128 études publiée en 199910. Ils distinguent un feedback informationnel — qui renseigne sur le progrès sans prescrire un résultat — d'un feedback contrôlant — qui exerce une pression vers un objectif spécifique. Les deux peuvent prendre la forme du même geste. Noter « aujourd'hui : 300 mots » comme on note la température tient du premier. Noter « 300 mots sur 500 attendus, raté » relève du second. Ce n'est pas le chiffre qui change — c'est la relation qu'on entretient avec lui.
Trollope lui-même l'illustre. Son carnet ne fixait pas un objectif : il constatait. Il écrit dans son autobiographie11 : « si j'avais glissé dans la paresse un jour ou deux, le relevé était là, m'intimant de redoubler d'efforts. » Le carnet était un miroir, pas un juge. Et surtout, Trollope admet, dans la phrase suivante : « bien que ces derniers temps je me sois montré un peu plus indulgent envers moi-même. » L'indulgence sur les jours faibles faisait partie du dispositif. Un objectif chiffré peut cohabiter avec une pratique saine, à condition que le chiffre reste descriptif plutôt que prescriptif, et que les variations soient admises.
Phillippa Lally, qui a suivi la formation d'habitudes sur 84 jours12, donne à cette souplesse un fondement empirique. Dans son étude, manquer une occasion d'effectuer le comportement n'affecte pas significativement le processus d'habituation. Le cerveau ne remet pas le compteur à zéro. C'est la représentation mentale de l'objectif, quand elle est rigide, qui transforme un jour manqué en échec structurel — alors que, comportementalement, ce jour n'a rien cassé.
Reste une subtilité qui fait de la mesure temporelle, en pratique, la plus robuste des deux formes. D'abord, il est plus naturel de se fixer un créneau (« je serai à ma table de 9 h à midi ») que de se fixer une durée de production effective (« il faut que j'aie tapé pendant 180 minutes »). La mesure de temps s'utilise spontanément comme un contenant, rarement comme un seuil à atteindre. Ensuite, ce qui est mesuré — la présence à la table — correspond à peu près à ce que le praticien contrôle réellement. La densité d'une séance dépend de trop de variables : la difficulté du passage, l'état du manuscrit, la forme du jour. La présence, elle, dépend surtout de la décision de s'asseoir.
Ce que ça change
Mesurer son écriture n'est donc pas mesurer son avancée. C'est rendre visible, dans une pratique qui ne renvoie rien d'immédiat, le fait d'y être resté. Et, par ricochet, le fait d'avoir entretenu l'habitation du texte que l'article précédent posait comme l'enjeu réel.
Vu sous cet angle, l'ordre qui se dégage de la recherche et des exemples documentés n'est pas celui qu'on entend le plus souvent dans les conseils d'écriture. La base, ce n'est pas le chiffre. C'est la trace temporelle : un créneau, un lieu, le fait d'être revenu. Le chiffre, si on y tient, ne vient qu'ensuite, et de préférence en régime descriptif : un miroir de la pratique, pas un juge de la production.
La question que l'écrivain a souvent apprise à se poser — combien dois-je écrire aujourd'hui ? — change, elle aussi, de nature. Une question plus juste la précède : ce que je mesure m'aide-t-il à voir que je suis là, ou m'accuse-t-il d'être en deçà ?
Reste une forme de trace qu'on a à peine effleurée, et qui déborde le cadre de cet article. Woolf tenait un journal pour rester en présence de ses livres en dehors du manuscrit. Dorothea Brande et Peter Elbow, cités dans le deuxième article, proposaient d'écrire chaque matin sans objectif : ni mots, ni durée, ni sujet. Cette forme-là ne mesure rien. Elle est elle-même la trace. Et elle fait, à ceux qui la pratiquent, quelque chose de très particulier. C'est le sujet du prochain article.
Notes
Footnotes
- Anecdote popularisée en 2007 par le comédien Brad Isaac (Lifehacker). Le mécanisme — tirer une croix sur un calendrier à chaque jour de travail et « ne pas casser la chaîne » — est devenu une référence classique des stratégies de régularité, même si Jerry Seinfeld lui-même en a par la suite contesté la paternité exacte. ↩
- Amabile, T., & Kramer, S. (2011). The Progress Principle: Using Small Wins to Ignite Joy, Engagement, and Creativity at Work. Harvard Business Review Press. ↩
- Bandura, A. (1997). Self-Efficacy: The Exercise of Control. W. H. Freeman. ↩
- Leclercq, J. (1961). L'Amour des lettres et le désir de Dieu. Cerf. Carruthers, M. (1998). The Craft of Thought: Meditation, Rhetoric, and the Making of Images, 400-1200. Cambridge University Press. ↩
- Eliade, M. (1957). Le Sacré et le profane. Gallimard. L'opposition entre temps profane (linéaire, entropique) et temps sacré (cyclique, réactualisé par le rite) y est développée comme l'une des structures fondamentales des sociétés traditionnelles. ↩
- Giddens, A. (1984). The Constitution of Society: Outline of the Theory of Structuration. Polity Press. La notion de routine comme support de la sécurité ontologique — la capacité à tenir l'angoisse existentielle à distance par la répétition prévisible — y prolonge, dans le vocabulaire de la sociologie contemporaine, l'intuition d'Eliade. ↩
- Boice, R. (1983). « Contingency management in writing and the appearance of creative ideas ». Behaviour Research and Therapy, 21(5), 537-543. ↩
- Etkin, J. (2016). « The Hidden Cost of Personal Quantification ». Journal of Consumer Research, 42(6), 967-984. ↩
- Strathern, M. (1997). « Improving ratings: audit in the British University system ». European Review, 5, 305-321. Reformulation d'un principe initialement formulé par l'économiste Charles Goodhart (1975). ↩
- Deci, E. L., Koestner, R., & Ryan, R. M. (1999). « A meta-analytic review of experiments examining the effects of extrinsic rewards on intrinsic motivation ». Psychological Bulletin, 125(6), 627-668. ↩
- Trollope, A. (1883). An Autobiography. William Blackwood and Sons. Citations originales : « If I had slipped into idleness for a day or two, the record was there, urging me on to redoubled exertions » et « though of late I have become somewhat more indulgent to myself. » ↩
- Lally, P., van Jaarsveld, C. H. M., Potts, H. W. W., & Wardle, J. (2010). « How are habits formed: Modelling habit formation in the real world ». European Journal of Social Psychology, 40, 998-1009. ↩


