Colette, photographiée dans les années 1910

Colette, années 1910. Photographe inconnu — domaine public (Wikimedia Commons)

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De la figure de l'écrivain·e et de son impact sur la pratique de l'écriture

La figure de l'écrivain·e inspiré·e est puissante, mais incomplète. Ce qu'on observe chez ceux qui créent, c'est toujours la même chose : s'asseoir, écrire, recommencer.

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La figure de l'écrivain·e a quelque chose de fascinant. Créateur·rice de génie, habité·e par une inspiration quasi divine qui la distingue du commun. Cette image est puissante, mais elle occulte quelque chose d'essentiel : le travail derrière l'œuvre. En ne montrant que le sommet, elle peut installer quiconque écrit — ou aspire à écrire — dans une posture d'attente. Attente d'une inspiration qui ne vient pas, et qui empêche d'avancer.

Refocaliser notre attention sur le travail et la régularité permet peut-être d'adopter une posture plus fertile. La pratique n'a pas besoin de talent pour commencer, et le talent, quand il existe, exige une pratique assidue. La régularité n'est pas un substitut au don : elle est le passage obligé de toute écriture, qu'on ait ou non une ambition littéraire.

Mais pour mieux comprendre ce qui nous retient, revenons d'abord sur l'invention du génie.


Le génie est une invention récente

La figure du génie créateur n'a pas toujours existé. Elle a une histoire, et celle-ci est plus récente qu'on ne le pense.

La sociologue Nathalie Heinich a retracé cette transformation dans L'élite artiste1. Jusqu'au XVIIIe siècle, le peintre ou l'écrivain était un artisan. Il apprenait son métier par l'apprentissage, la répétition, la maîtrise progressive. Personne n'attendait de lui qu'il soit « inspiré ». On attendait de lui qu'il travaille.

Au tournant du XIXe siècle, le romantisme a imposé une tout autre vision, ce que Heinich appelle le régime de singularité. À travers la place croissante accordée à la signature et à l'originalité individuelle, l'artiste n'est plus un artisan parmi d'autres. Il devient un être à part, doté d'une vocation innée. Sa valeur ne vient plus de sa maîtrise technique mais de son intériorité, de ce qui le rend irréductiblement singulier.

La figure du génie créateur est une construction culturelle. Pas une vérité sur la nature humaine. Et elle ne permet pas toujours de comprendre le travail de création en général, et la pratique de l'écriture en particulier.


La création est un travail

Le sociologue Pierre-Michel Menger a consacré sa carrière à observer ce que font concrètement les artistes quand ils travaillent2. Son constat : créer, c'est travailler sans savoir si ça va marcher. Non pas par manque de talent, mais parce que c'est la nature même du travail créatif, avancer en terrain incertain.

Précisons un point important : il ne s'agit pas de nier que des dispositions individuelles existent. Certaines personnes ont une oreille musicale, d'autres une facilité avec les mots. Mais la disposition ne produit rien par elle-même. Elle est un point de départ, pas un moteur. Le moteur, c'est le travail répété.

Le psychologue Dean Keith Simonton l'a montré par un chemin inattendu. En étudiant les carrières de compositeurs classiques et de scientifiques, il a formulé ce qu'il appelle la equal-odds rule3 : le rapport entre le nombre de réussites créatives et le nombre total d'œuvres produites est constant. Autrement dit, chaque œuvre a statistiquement la même chance d'être celle qui compte, qu'on en ait produit dix ou cent. Les créateurs les plus marquants ne sont pas ceux qui avaient un meilleur ratio de réussite : ce sont ceux qui ont suffisamment produit pour que les probabilités jouent en leur faveur.

Ce que Simonton met en évidence, ce n'est donc pas que le talent n'existe pas, c'est que la quantité de production est le levier sur lequel on peut réellement agir.


La routine libère

Si la régularité est le vrai levier, comment les créateurs qui durent s'organisent-ils ?

Mason Currey, dans Daily Rituals4, a compilé les routines quotidiennes de 161 créateurs. Ce qui frappe, c'est leur banalité : des plages de travail brèves, fixes, protégées. Tolstoï notait dans son journal qu'il devait écrire chaque jour « non tant pour le succès de l'œuvre, que pour ne pas sortir de sa routine ». Thomas Mann écrivait de 9h à midi, chaque jour, sans exception.

Le schéma est remarquablement constant. La création n'est pas une performance héroïque. C'est une pratique ordinaire, rendue possible par sa régularité même.

Le psychologue Robert Boice a testé cette idée expérimentalement5. Dans une série d'études menées auprès d'universitaires bloqués dans leur écriture, il a montré que l'astreinte à des sessions brèves et régulières, surtout lorsqu'elle s'accompagnait d'un suivi extérieur, produisait massivement plus que l'absence de cadre. Mais le résultat le plus frappant n'est pas la quantité, c'est que les groupes les plus réguliers rapportaient aussi davantage d'idées créatives.

La contrainte ne tuait pas l'inspiration. Elle la rendait possible. La routine, loin d'être l'ennemie de la créativité, en était la condition.


Ce que cela change pour vous

Que vous écriviez pour le plaisir, pour clarifier vos pensées, pour un projet professionnel ou avec une ambition littéraire, le point de départ est le même. La figure de l'écrivain·e inspiré·e n'est pas fausse : elle est incomplète. Elle montre le résultat sans montrer ce qui l'a rendu possible. Et ce qu'on observe, chez tous ceux qui ont été étudiés, c'est toujours la même chose : s'asseoir, écrire, recommencer.

La pratique régulière est accessible à tout le monde. Elle ne demande ni génie, ni vision, ni même confiance en soi. Elle demande juste de commencer, et de revenir demain.

Dans le prochain article, nous verrons ce que les routines concrètes d'écrivain·es nous apprennent sur la manière de tenir dans la durée.

Footnotes

  1. Heinich, N. (2005). L'élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique. Gallimard.
  2. Menger, P.-M. (2009). Le travail créateur. S'accomplir dans l'incertain. Gallimard/Seuil/EHESS.
  3. L'equal-odds rule a été formulée par Simonton dès la fin des années 1980. Voir notamment : Simonton, D. K. (1988). Scientific Genius. Cambridge University Press ; Simonton, D. K. (1997). « Creative productivity: A predictive and explanatory model of career trajectories and landmarks ». Psychological Review, 104(1), 66-89.
  4. Currey, M. (2013). Daily Rituals: How Artists Work. Alfred A. Knopf.
  5. Boice, R. (1983). « Contingency management in writing and the appearance of creative ideas ». Behaviour Research and Therapy, 21(5), 537-543. Voir aussi : Boice, R. (1990). Professors as Writers. New Forums Press.

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